Le savant dosage du "tu" et du "vous"

Le savant dosage du "tu" et du "vous"

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Savoir utiliser à bon escient les pronoms d’adresse n’est pas chose aisée. C’est cependant un exercice intéressant car il dit beaucoup de notre personnalité et éducation, mais aussi de la culture d’un pays et de ses rapports sociaux. Nous reviendrons sur l’usage commun que nous faisons du tutoiement et du vouvoiement ; sur son évolution au cours de l’histoire, pour nous pencher enfin sur les atouts insoupçonnés du vouvoiement dans la relation amoureuse.

 

Ce que révèlent le « tu » et le « vous »

La plupart des langues indo-européennes, mis à part l’anglais, ont instauré un marquage qui permet de s’adresser à l’autre en fonction du degré de proximité qui nous unit à lui. C’est la distinction que l’on connait bien en français entre les deux pronoms d’adresse « tu » et « vous ». Le tutoiement marque généralement la familiarité, le rapport à quelqu’un qui nous est proche. Il relève davantage de l’ordre de l’affectif, des sentiments. Le vouvoiement est, quant à lui, un marqueur de politesse. Il établit une certaine distance, avec celui ou celle que l’on connait encore peu ou pour illustrer une relation de type verticale : affective, hiérarchique, sociale ou encore générationnelle. A choisir, on préfère utiliser le vouvoiement par sécurité, lorsqu’on ne sait pas encore sur quel pied danser avec son interlocuteur. Pour être certain de ne pas l’offenser. Le vouvoiement fait partie des nombreux codes établis par la société, que seul l’enfant ne maitrise pas encore, belle illustration de sa liberté encore préservée.

 

Les hauts et les bas du vouvoiement en France

Frédéric Vitoux de l’Académie française, déplorait dans un billet l’usage devenu courant du « tu », qui selon lui, « uniformise le langage et les rapports entre les individus ». Le vouvoiement a pour la première fois, et logiquement, été remis en question au moment de la Révolution française, car assimilé aux rapports de classe inégalitaires établis sous l’Ancien Régime. Un débat houleux a alors émergé entre ceux qui mettaient en avant l’Egalite et voulaient abroger le vouvoiement et ceux pour qui la Liberté était le plus important et celle, notamment, de parler. Finalement, le vouvoiement a été aboli localement, ainsi que dans certaines corporations comme l’école et l’armée. Le non-respect de la règle du tutoiement pouvait mener à la guillotine ! Le vouvoiement est rétabli sous Napoléon Bonaparte et est ensuite de mise, notamment au sein de la société bourgeoise rigide de l’époque. Le mouvement contestataire de 1968, dans sa perspective de faire tomber les barrières hiérarchiques et sociales, entraine un nouveau déclin du vouvoiement. A partir des années 70, et sous l’influence du management anglo-saxon, le tutoiement est élargi au monde du travail, avec une nette distinction entre les secteurs conservateurs tels que la banque et ceux plus décontractés, comme la pub.

Malgré les craintes de Frédéric Vitoux, on peut tout de même noter que les français restent, en comparaison avec leurs voisins européens, attachés au vouvoiement et que celui-ci est loin de disparaitre.

 

Entre le « tu » et le « vous » : une frontière de plus en plus ténue

Dans ce contexte de bouleversement des codes, il n’est pas toujours facile d’utiliser à bon escient l’une ou l’autre des formules. Les rapports hiérarchiques et sociaux ont beaucoup évolué et comme l’indique Etienne Kern, professeur de lettres et essayiste, le tutoiement renvoie aujourd’hui plus au fait que « l’on partage quelque chose (une même profession, les liens du sang, l’amitié) » qu’à une logique d’infériorité. Il n’est ainsi pas rare de voir un employeur demander à ses employés de le tutoyer. Peut-on se permettre alors de refuser, même si l’on se sent plus à l’aise avec le vouvoiement ? Pas évident, car celui-ci marquant la distance, voire la non-appartenance, il peut être mal pris et offensant. On peut dans tous les cas trouver cela hypocrite quand on sait au fond que le tutoiement introduit une complicité « de façade » et que la logique hiérarchique demeure. Autres exemples forts de ce « mélange des genres » : certains journalistes, qui tutoient leurs invités politiques sur un plateau télé, ou le personnel d’établissements branchés, boutiques, restaurants, etc., qui d’emblée, utilisent le « tu » …

 

Le vouvoiement dans la relation amoureuse

On peut se vouvoyer au tout début d’une relation amoureuse par galanterie. C’est un facteur de séduction certain, mais dès que celle-ci devient plus intime, après la première nuit d’amour généralement, on passe au « tu ». Or, certains couples choisissent de conserver totalement ou en partie le vouvoiement. Ils peuvent utiliser le « tu » pour les choses du quotidien et le « vous » pour le registre amoureux, ou uniquement le « vous ». Ils estiment souvent que cette distance peut être salvatrice pour échapper aux contraintes de la vie de tous les jours. Natacha Polony et son mari Périco Légasse par exemple se sont vouvoyés encore une année entière après leur rencontre. « Le "vous" fait durer le moment magique de la conquête et limite la trivialité du quotidien » confirme ainsi la journaliste. Il peut être aussi plus facile d’être en mode vouvoiement quand on se dispute ! Un « Vous m’e----erdez vraiment très chèr (e) » ne sonne t-il pas plus doux? D’autres couples connus se vouvoient dans l’intimité : C’est le cas de Julien Clerc et Hélène Grémillion, Arielle Dombasle et Bernard-Henri Lévy, ou à l’époque, Michel Piccoli et Juliette Gréco. Pour conclure sur le registre amoureux, on peut citer la thérapeute Violaine Patricia Galbert pour qui « le « vous » peut faire partie d’un rituel amoureux au même titre que les surnoms que l’on peut parfois s'attribuer.  Un "vous" peut être extrêmement tendre, comme un "tu" peut être très impersonnel ».

Êtes-vous toujours à l’aise avec l’emploi du vouvoiement / tutoiement ? Que pensez-vous de leur évolution dans notre société et dans le monde du travail en particulier ? Pourriez-vous envisager de vouvoyer votre conjoint (e) ? Vos témoignages nous intéressent! 

 

Photo © Adobe – Auteur: Marta Sher 

charlotte4575, 05.08.2021